« Les technologies numériques devraient être des supports de savoirs, pas des moyens de manipulation »

Plus les écrans se multiplient, plus notre attention se raréfie. En exploitant nos biais cognitifs, les plateformes numériques ont fait de l'économie de l'attention la base de leur modèle économique.

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Entretien avec Anne Alombert et Olga Kokshagina, membres du CNNum (Conseil National du Numérique), pour qui les technologies contributives doivent remplacer les technologies persuasives.

Comment l’attention est-elle devenue la base du modèle économique des plateformes ?

Anne Alombert. L’économie de l’attention désigne les dispositifs mis en œuvre pour extraire une valeur marchande à partir de l’attention des utilisateurs. L’avènement de l’industrie audiovisuelle a transformé l’attention des spectateurs en une ressource à exploiter, un « temps de cerveau humain disponible » à vendre aux annonceurs. La captation de l’attention à des fins marchandes n’est donc pas une réalité nouvelle mais elle a pris de l’ampleur avec l’arrivée des technologies numériques. Le modèle dominant aujourd’hui, celui de la Silicon Valley, réduit les individus à des mécanismes cognitifs et cérébraux sans leur laisser aucune possibilité de décision sur les technologies fournies.

Sur quels mécanismes repose l’économie de l’attention ?

Olga Kokshagina. On peut définir l’attention comme le fait d’être attentif mais aussi d’être attentionné. Pour les plateformes, notre attention est vitale car elle est convertible en transactions financières. En jouant sur le design des interfaces, il est aisé de truquer l’expérience de l’utilisateur en orientant son comportement vers des achats ou des publicités sans l’en avertir. Dans le rapport, nous rappelons que la frontière entre économie de l’attention et économie de la manipulation est parfois floue. Ces interfaces trompeuses, ou dark patterns, sont aussi conçues pour nous maintenir en ligne le plus longtemps possible. Le modèle économique des plateformes repose sur tout un ensemble technologies persuasives, issues de la captologie, élaborées pour maximiser l’immersion de l’utilisateur, comme Netflix qui vous propose automatiquement un nouveau film avant même que le précédent soit totalement terminé.

AA. Les technologies numériques se caractérisent par leur immédiateté. Elles fonctionnent sur un schéma stimulus-réponse qui va « exciter » l’utilisateur et influencer ses actions. Par exemple, l’afflux de notifications ou le scroll infini activent le circuit de récompense dans notre cerveau et nous rendent peu à peu accros à nos smartphones, ordinateurs et tablettes.

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