Ré-imaginer l’internet : pour des médias sociaux publics

Dans un long et riche article pour The Atlantic, l’historienne Anne Applebaum et Peter Pomerantse rappellent que pour Tocqueville, la démocratie américaine ne reposait pas tant sur des grands idéaux que sur des pratiques. Reste que les pratiques qu’évoquait Tocqueville ont depuis longtemps disparues et ces dernières années, les plateformes internet et les médias de masse ont certainement éloigné encore un peu plus la pratique de la démocratie des Américains.

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« Au lieu de participer à des organisations civiques qui donnent un sens aux communautés et une expérience pratique de la tolérance et de la recherche du consensus, les Américains ont rejoint les logiques des foules en lignes ». Les conversations ne sont plus régies par des coutumes et traditions démocratiques, mais par des règles fixées par des entreprises qui servent avant tout leurs besoins et revenus, amplifiant les voix les plus en colère, les plus clivantes au détriment des voix raisonnables ou nuancées. « Dans ce nouveau désert, la démocratie devient impossible ». Quand une moitié du pays ne peut pas entendre l’autre, nous ne pouvons plus faire de compromis ni prendre de décisions collectives, ni même nous mettre d’accord sur ce que nous décidons, expliquent les auteurs. « Nous n’avons plus un internet basé sur nos valeurs démocratiques d’ouverture, de responsabilité et de respect des droits de l’homme ».

Pourtant un autre internet est à notre portée, estiment les deux essayistes – peut-être un peu rapidement -, qui reviennent longuement sur le rôle des plateformes dans l’insurrection du Capitole du 6 janvier, soulignant leur hypocrisie à « déplateformer » Donald Trump et à rétrograder les sources « partisanes » (certaines, plus que d’autres, comme le montraient tant Tarleton Gillespie que Jen Schradie) dans la plus grande opacité. Ces changements soulignent que Facebook ou Twitter peuvent décourager ou encourager la désinformation comme bon leur semble, sans même avoir à en rendre compte… quitte surtout à naviguer à vu, comme le montrait l’accablant reportage de Karen Hao (@_karenhao) pour la Technology Review sur les errances du directeur de l’IA de Facebook, Joaquin Quiñonero Candela… dépeignant un personnage dépassé par le monstre qu’il a contribué à créer.

Co-gouverner les technologies

Pour Anne Applebaum et Peter Pomerantsev, il est nécessaire de changer les règles.

Mais comment ?

L’article revient longuement sur les batailles réglementaires en cours, tant des législateurs qui tentent d’imposer de nouvelles lois, que des entreprises qui tentent de conserver leurs exemptions de responsabilité. Pour le politiste néoconservateur Francis Fukuyama (@fukuyamafrancis, Wikipédia), les questions de liberté d’expression ne peuvent pas être tranchées par des règles… Pour lui, la solution consiste à augmenter le laisser-faire, en introduisant plus de concurrence. Par exemple en permettant aux gens de choisir les algorithmes qui classeront les contenus de leurs systèmes d’information, comme il l’expliquait dans le magazine Foreign Affairs (c’est l’idée également qui semble animer le projet Bluesky lancé par le patron de Twitter : voire les explications de The Verge ou de Techcrunch). Le risque bien sûr, c’est que cette libéralisation soit un remède pire qu’escompté et ce d’autant que les algorithmes ont déjà tendance à individualiser les stimulations qu’ils nous proposent ! Pas sûr que dans un paysage où chacun choisirait son algorithme de recommandation, les meilleurs ou les plus vertueux s’imposent !

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